Tronçais ou l’invention de la sylviculture française
AFP le 24/03/2025 à 09:15
Son bois se retrouve dans les arômes des grands crus et la charpente de châteaux : l'histoire de la chênaie de Tronçais se confond avec celle de la sylviculture française, un savoir que se transmettent des générations de forestiers depuis Colbert.
Héritée de la grande loi forestière du ministre de Louis XIV (1669), qui jette les bases de l’aménagement en espérant fournir plus de bois à la marine, Tronçais doit sa majesté à l’oeuvre du maître des eaux et forêts Joseph Louis Buffévent, qui établit en 1835 les règles d’une sylviculture durable. C’est à ce moment-là qu’elle commence à être gérée en futaie régulière.
Ce savoir-faire est entré en 2022 à l’inventaire français du patrimoine culturel immatériel : il permet d’entretenir d’exceptionnelles forêts de chênes, sur un cycle moyen de 200 ans.
Arrivés à maturité, ces arbres, qui s’épanouissent à 40 mètres de hauteur pour un mètre de diamètre (mesuré à 1m30 du sol), sont coupés pour valoriser un bois d’exception et laisser place à un nouveau cycle forestier.
La première phase (de 0 à 10 ans) voit les jeunes pousses grandir : les tiges sont très serrées et grimpent droit pour chercher la lumière. Lors de la deuxième phase (de 10 à 35 ans), les arbres les plus faibles sont coupés pour laisser prospérer les autres.
Le travail de sélection se poursuit pendant la troisième phase (de 35 à 180 ans) où les arbres coupés offrent un bois d’oeuvre de qualité (parquet, meubles, traverses de chemin de fer). La quatrième phase (180 ans et plus) est celle du renouvellement.
Lors de cette ultime étape, des « éclaircies » sont réalisées tous les 8-10 ans. Ces coupes mettent les arbres en situation de stress et les font fructifier : les glands tombés donnent environ un million de jeunes pousses à l’hectare, dont seules 70 à 80 auront le privilège de dépasser les 200 ans, selon Pascal Jarret, auteur de « Chênaie atlantique », un guide des sylvicultures devenu culte à l’Office national des forêts (ONF).
Seule cette pratique de la futaie régulière permet de produire des pièces d’une dimension exceptionnelle: ainsi, des bois de la forêt de Bercé (Sarthe) ont permis de reconstruire à l’identique le tabouret (base) de la flèche de Notre-Dame de Paris.
Les chênes arrivés au bout du parcours fournissent essentiellement les grandes tonnelleries, où ils s’offrent une nouvelle vie en regardant vieillir vins et cognacs.
En France, 500 000 hectares – soit l’équivalent du département du Jura – de chênaies publiques sont gérées en futaie régulière. Celle de Tronçais, dont l’origine se perd au Moyen-Age, se distingue par la précocité de la gestion continue. S’y côtoient des essences de chênes (81 %), de hêtre (10 %) et de pin sylvestre (7 %), mais aussi plus de 600 espèces d’insectes et de nombreux oiseaux, de la cigogne noire aux engoulevents d’Europe.
Cet équilibre va sans doute changer, l’ONF diversifiant les essences pour mieux lutter contre le changement climatique, mais Tronçais devrait rester encore longtemps une forêt de chênes.