« Cuba sans le soleil » : quelle réalité derrière la caricature des prix planchers ?
TNC le 26/02/2025 à 18:14
Un an après l’annonce de la mise en place de prix planchers par Emmanuel Macron, au précédent salon de l’agriculture, cette mesure semblait reléguée aux oubliettes. Finalement, le chef de l’État a de nouveau évoqué l’idée lors de l'inauguration de la plus grande ferme de France, le 22 février. À quelles conditions ce dispositif pourrait-il soutenir le revenu des agriculteurs ?
L’intention présidentielle de mettre en place des prix planchers en réponse aux revendications du monde agricole, avait reçu en 2024 un enthousiasme mitigé selon les syndicats. Pour Laurence Marandola, porte-parole de la Confédération paysanne invitée par Max Havelaar à échanger sur les prix planchers au salon de l’agriculture, le 25 février, il s’agit avant tout de mettre en place des « prix minimums garantis », d’autant plus qu’avec l’inflation de ces dernières années, les prix couvrent encore moins qu’avant les coûts de production des agriculteurs.
Quelles leçons de l’échec des prix d’intervention ?
Si les prix planchers sont critiqués, c’est en partie à cause du souvenir des prix d’intervention mis en place dans les années 1980, et qui ont été un échec pour plusieurs raisons : ils n’étaient pas fixés en sortie de ferme, mais sur des ingrédients, bénéficiant ainsi aux industriels ; ils n’étaient pas connectés aux réalités du marché ; et ne s’inscrivaient pas dans un marché concurrentiel, explique Rémi Avignon (Inrae), co-auteur du rapport « Prix planchers dans les filières agroalimentaires : une mesure d’efficacité ? ». Ces prix d’intervention ont généré un excédent de production, « les montagnes de beurre et les rivières de lait », pour lesquels il n’y avait aucune demande à l’export compte tenu d’un coût trop élevé.
Le concept recouvre cependant des notions très larges. A minima, on peut définir les prix planchers comme « un prix minimum en dessous duquel on n’autorise pas une transaction », résume le chercheur. Mais il existe énormément de possibilités de fixer ce prix, ajoute-t-il.
Les prix planchers « du XXIè siècle »
La proposition de loi « visant à garantir un revenu digne aux agriculteurs et à accompagner la transition agricole », portée entre autres par la députée écologiste Marie Pochon, prône elle aussi la mise en place de prix planchers, en plaçant « le producteur au centre de la fixation de son propre prix », détaille la parlementaire. Ces prix seraient définis dans le cadre de conférences publiques de filières, où les agriculteurs seraient majoritaires, et prendraient en compte la diversité des zones et des coûts de production. Cette fixation du prix doit pouvoir être révisée régulièrement pour tenir compte des fluctuations du marché.
« Cela peut coûter plus cher au consommateur », mais il ne faut pas oublier que la part de la matière première dans le prix des produits achetés en supermarché est faible, de l’ordre de 7 %, explique Marie Pochon. Et les consommateurs seraient également parties prenantes des conférences publiques de filière, rappelle-t-elle, évoquant également le modèle de « C’est qui le patron ? ».
Il faut s’assurer que la demande sera là
Si la députée défend, tout comme la Conf, l’idée d’une sécurité sociale de l’alimentation pour permettre aux plus défavorisés d’accéder à une alimentation de qualité, d’une façon générale, la mise en place de prix planchers doit répondre à certaines conditions, comme celle d’être associée à d’autres dispositifs.
Dans le cadre de la Pac, par exemple, l’ICHN compense déjà les surcoûts liés à l’élevage en montagne et éviterait d’avoir trop de prix différents dans le cadre de prix planchers. Néanmoins, ce dispositif n’est pas accessible aux autres filières, déplore Laurence Marandola.
Or le prix en lui-même n’est pas suffisant pour assurer un revenu. Si le prix est trop élevé, il n’y aura pas de demande. Il faut donc s’assurer que la demande sera là, explique Rémi Avignon, ce qui est difficile dans le cadre d’un marché concurrentiel.
C’est en revanche possible dans une situation de monopsone, c’est-à-dire un régime de formation des prix dans lequel un acheteur unique trouve en face de lui une multitude de vendeurs. Ces derniers ne peuvent pas faire jouer la concurrence, l’acheteur tire les prix vers le bas. Avec des prix planchers, ce mécanisme est cassé : l’acheteur paye le même prix quelle que soit la quantité, explique Rémi Avignon. L’acheteur continuera d’acheter et si les quantités produites augmentent, le consommateur payera moins cher au final : dans ce contexte, les intérêts des agriculteurs et ceux des consommateurs sont alignés, ajoute le chercheur, mais cela ne s’applique pas dans toutes les filières.
Par ailleurs, dans un monde ouvert, si le prix plancher est supérieur à celui qu’un acheteur pourra trouver à l’extérieur, on ne pourra pas garantir les quantités. Il doit s’accompagner « d’une dose de taxe sur les importations concurrentes », précise Rémi Avignon.
Cette régulation des marchés déjà mise en place par de grandes puissances comme les États-Unis ou l’Inde. Il ne s’agit pas uniquement de barrières tarifaires. Ces mesures peuvent prendre la forme « d’un contingentement des volumes, de restrictions sur les dates d’importation, ou de barrières sur la qualité des produits qui rentrent », estime Laurence Marandola. Autant de solutions qui permettraient de différencier les prix planchers de prix administrés et de « Cuba sans le soleil ».