« Trump peut annoncer demain une nouvelle taxe sur n’importe quel produit »
TNC le 02/04/2025 à 05:00
Alors que de nombreuses barrières douanières annoncées par Donald Trump doivent entrer en vigueur ce 2 avril, l’économie mondiale vacille, l’Union européenne tente de s’unifier dans la riposte, et les échanges – notamment agricoles – risquent de se réorganiser. Clarisse Ceriani-Baillif, économiste et enseignante à l’école d’ingénieurs Junia, décrypte pour nous les enjeux de cette guerre commerciale aux conséquences incertaines.
Terre-net : Quel est l’état actuel des tensions commerciales entre les États-Unis et le reste du monde ?
Clarisse Ceriani-Baillif : Depuis son investiture, le président Trump a montré une détermination importante à mener une politique ultra-protectionniste. Il a multiplié les annonces concernant la mise en place de droits de douane supplémentaires sur tous les produits importés aux États-Unis, et c’est un choc pour l’économie mondiale. On peut dire qu’on entre dans une nouvelle ère : une guerre commerciale totalement assumée par les États-Unis.
Les annonces se succèdent sans se ressembler, et se contredisent. Ça a globalement commencé en février avec une taxation de 10 % pour la Chine, puis ça a continué début mars par des taxes douanières supplémentaires pour le Canada et le Mexique. Le 12 mars, une taxe de 25 % a été mise en place sur l’acier et l’aluminium et finalement il y a quelques jours, le président Trump a annoncé des droits de douane supplémentaires de 25 % sur les voitures et les camions légers importés aux États-Unis. Cette taxe, qui doit rentrer en vigueur le 3 avril, aura un impact très important car actuellement aux États-Unis une voiture sur deux est importée.
Cette taxe va toucher la Chine, le Canada mais aussi l’Europe, à commencer par l’Allemagne : les États-Unis représentent son premier débouché à l’international et les exportations de voiture représentent 24 milliards d’euros. Cette agressivité va changer l’organisation des échanges internationaux, les flux, et plus globalement l’ordre mondial.
Quid des barrières douanières visant les produits agricoles ?
À ce stade, la menace pour les pays européens et notamment la France est de mettre une taxe à 200 % sur le vin, le champagne et les autres boissons alcoolisées. Avec une taxe à 200 %, on multiplie par trois le prix ! C’est une mesure clairement prohibitive qui, si elle devait être mise en place, aurait un impact significatif sur les exportations françaises de vins et de spiritueux. C’est un message qui tout de suite a généré beaucoup d’inquiétude, pour les producteurs français notamment.
Tous les pays et tous les producteurs qui commercent avec les États-Unis sont aujourd’hui dans une grande incertitude, parce que rien n’empêche le président Trump d’annoncer demain une nouvelle taxe à destination de n’importe quel produit.
En France, l’inquiétude est aussi présente chez les producteurs de fromages. C’est un secteur dans lequel il y a des exportations importantes vers les États-Unis – de brie, notamment – et qui pourrait très bien faire l’objet de taxes supplémentaires demain.
L’Union européenne prévoit de mettre en place des ripostes à la mi-avril…
Oui. On n’a pas trop d’informations, la seule riposte vraiment chiffrée et ciblée annoncée par l’Union européenne était d’augmenter les taxes sur le whisky américain. C’était très léger, parce que ce n’est pas la principale exportation des États-Unis vers l’Europe. Mais ça a beaucoup dérangé Trump : il a tout de suite répliqué en annonçant la taxation à 200 % des boissons alcoolisées.
On peut se féliciter que l’Europe confirme vouloir protéger coûte que coûte ses entreprises et ses citoyens. Quelque chose de positif va sortir de tout ça : les pays européens resserrent les rangs et semblent disposés à répondre d’une seule voix.
Il est évident que si chaque pays cherchait à négocier seul avec les États-Unis et avec Trump, ce ne serait pas fructueux : on n’aurait aucun poids face aux États-Unis, et on se ferait manger à petit feu. Le fait que les pays européens, et les peuples je pense, prennent conscience du besoin de s’unifier pour faire face est plutôt une bonne nouvelle. Après, il faut que ça se fasse plutôt rapidement, ce qui n’est pas toujours le fort de l’Europe !
En quoi la guerre commerciale menée par Trump et les ripostes européennes pourraient impacter les exports et les imports européens, notamment français, de produits agricoles ?
Il est compliqué de prévoir aujourd’hui comment les cartes vont être redistribuées mais elles le seront. Ce qu’on peut dire, c’est que l’Europe va certainement reconsidérer l’importance qu’elle accordait à ses relations et à ses échanges commerciaux avec les États-Unis, et accentuer les alliances qu’elle peut faire avec d’autres marchés.
Il y aura certainement des compensations, mais à court terme la guerre commerciale menée par Trump aura un impact négatif pour tout le monde, pour l’économie mondiale et pour l’Europe également.
Tous les pays européens ne sont pas concernés de la même manière, selon leurs liens avec les États-Unis. La France n’est pas le pays qui commerce le plus avec eux, mais ils restent un client important et il y aura aussi un impact négatif.
Ce sont vraiment les producteurs viticoles qui risquent d’être impactés si la mesure devait aboutir, parce qu’une quantité importante de vins et spiritueux est exportée, notamment vers les États-Unis. On peut évidemment imaginer des débouchés autres, mais ça ne compensera pas le poids des États-Unis pour ce secteur. En 2019, Trump avait déjà augmenté les taxes sur le vin français, et on estime que ça avait généré une baisse des exportations de l’ordre de 40 %.
Vous évoquez le renforcement d’alliance de l’Europe avec d’autres zones commerciales. Peut-on par exemple s’attendre à une mise en œuvre plus rapide que prévu de l’accord avec le Mercosur ?
Le Mercosur n’avait pas forcément le vent en poupe en France, et aujourd’hui je pense qu’on l’envisage avec un peu plus de positivité qu’il y a quelques semaines. Parce qu’on se rend compte que créer des alliances avec d’autres pays nous permet de nous libérer du poids des États-Unis, que je ne suis pas sure qu’on puisse encore qualifier d’allié. Est-ce que ça veut dire que les accords seront faits plus rapidement, plus intensément ? C’est compliqué à dire. Ce qui est sûr, c’est que les positions un peu fermes d’hier vont évoluer plus positivement pour cet accord-là.
Peut-on espérer une désescalade dans cette guerre commerciale, des négociations entre l’UE et les États-Unis ?
Ça semble compliqué : quelque chose s’est cassé dans la relation du monde – pas seulement de l’Europe- avec les États-Unis, qui étaient vus comme un partenaire fiable. La guerre commerciale ne date pas de Trump, elle a commencé avant, mais elle se faisait avec les règles du commerce international, dans un cadre diplomatique, d’alliances et de bonne entente, même s’il y avait parfois des décisions pénalisantes pour l’Europe.
Là, on s’est rendu compte que cet allié avec lequel on avait beaucoup d’échanges, et pas que commerciaux, pouvait tout d’un coup basculer, devenir très agressif vis-à-vis de nous, et devenir ami avec des pays dont on pensait qu’il ne l’était pas. Ce bouleversement de l’ordre mondial est profond et je ne suis pas sure qu’on puisse revenir en arrière.
À juste titre, l’Europe a pris conscience qu’elle devait se renforcer à l’intérieur d’elle-même et que ce n’est pas un problème américain ni un problème lié aux autres marchés. L’union des pays européens doit être plus forte, ce qui lui permettra de faire davantage face à cette incertitude.
Ce qu’on entend chez les économistes, c’est que la guerre commerciale que mène Trump n’est qu’une étape dans une stratégie plus globale. Il s’agit d’effrayer et de tout bousculer pour ensuite peut-être proposer des négociations pas du tout à l’avantage de l’Europe ou des autres pays, autour du rachat de la dette américaine. Car les États-Unis font face à une dette abyssale et à un déficit très important.
Dans le cadre de cette guerre commerciale, peut-on imaginer de nouvelles alliances entre les États-Unis et d’autres puissances ?
Tout est possible aujourd’hui. Même si ce n’est pas pour des échanges commerciaux, on voit bien le retournement de valeurs et de relations avec la Russie. On peut très bien imaginer les États-Unis faire des accords avec des pays avec lesquels ils n’en avaient aucun, juste parce que business is business et qu’à ce moment-là, ça sert leurs intérêts.
Toutefois, les pays ont tendance à commercer essentiellement avec leurs voisins. Pour le moment, c’est mal parti étant donné l’agressivité des États-Unis avec le Canada et le Mexique ! C’est ce qui crée beaucoup d’incertitude aujourd’hui : les annonces se succèdent de façon erratique. Il paraît impossible aujourd’hui de prévoir quelle sera l’annonce de Trump de demain ou dans une semaine ou quel sera l’état du commerce international dans six mois.